Au CES 2026, le co-PDG de Samsung TM Roh a annoncé un objectif spectaculaire : doubler le nombre d’appareils équipés de Google Gemini AI, passant de 400 millions en 2025 à 800 millions d’ici fin 2026. Ce déploiement massif, qui couvre smartphones, tablettes, montres connectées, téléviseurs et électroménager, marque le passage de l’IA mobile d’une fonctionnalité premium à une couche invisible et omniprésente. Analyse d’une stratégie qui engage autant Samsung que Google dans la course à l’IA grand public.

Points clés

  • 800 millions d’appareils équipés de Gemini AI visés par Samsung d’ici fin 2026, contre 400 millions en 2025.
  • Transition de Galaxy AI vers « AX » (AI Experience) : l’IA passe du haut de gamme aux smartphones mid-range et budget.
  • Partenariat renforcé avec Google : Gemini intégré nativement dans One UI, Samsung devient le plus grand distributeur mondial de Gemini.
  • Expansion multi-appareils : téléviseurs Tizen AI, réfrigérateurs Bespoke AI, montres Galaxy Watch avec Gemini.
  • Impact sur le marché Android : Samsung fournit le plus grand réseau de distribution pour Google dans la compétition face à OpenAI et Apple.

De 400 à 800 millions : la mécanique du doublement

Le chiffre de 800 millions mérite d’être décomposé pour en saisir l’ampleur. En 2025, Samsung a équipé environ 400 millions d’appareils de fonctionnalités Galaxy AI alimentées par Gemini — essentiellement des smartphones haut de gamme (Galaxy S24/S25 Ultra, Galaxy Z Fold/Flip) et quelques tablettes. Pour doubler ce chiffre en 12 mois, Samsung doit étendre Gemini à trois fronts simultanés.

Le premier front est la descente en gamme. Les fonctionnalités IA jusque-là réservées aux Galaxy S et Z arrivent sur les Galaxy A — la série qui représente plus de 60 % des ventes de smartphones Samsung dans le monde. Les Galaxy A56, A36 et A26, lancés au premier trimestre 2026, intègrent Gemini Nano pour les tâches on-device (transcription, résumé, traduction temps réel) et Gemini Pro via le cloud pour les requêtes complexes. Carolina Milanesi, analyste chez Creative Strategies, note que « le vrai test de l’IA mobile n’est pas de la mettre sur un téléphone à 1 400 dollars — c’est de la rendre utile sur un téléphone à 300 dollars ».

Le deuxième front est l’écosystème non-mobile. Samsung prévoit d’intégrer Gemini dans ses téléviseurs Tizen AI (plus de 70 millions d’unités vendues par an), ses réfrigérateurs et lave-linge Bespoke AI, et ses montres Galaxy Watch. L’idée : transformer chaque appareil Samsung en point d’accès à un assistant IA unifié capable de comprendre le contexte multi-appareils. TM Roh a déclaré à Reuters que Samsung veut « appliquer l’IA à tous les produits, toutes les fonctions, tous les services, aussi vite que possible ».

Le troisième front est la mise à jour logicielle des appareils existants. Plusieurs centaines de millions de Galaxy déjà en circulation recevront Gemini via des mises à jour One UI, sans nécessiter de changement de matériel — à condition que le processeur supporte les opérations IA de base (Snapdragon 8 Gen 2 ou Exynos 2400 et au-delà).

L’ère « AX » : de Galaxy AI à AI Experience

Samsung ne se contente pas d’ajouter des fonctionnalités IA — l’entreprise rebaptise sa vision. Le terme interne « AX » (AI Experience) remplace progressivement « Galaxy AI » dans la communication du groupe. Ce changement sémantique traduit une ambition : l’IA n’est plus une feature parmi d’autres, elle devient le paradigme d’interaction principal avec l’ensemble de l’écosystème Samsung.

Concrètement, AX se manifeste par plusieurs fonctionnalités déjà déployées ou annoncées pour 2026. La recherche contextuelle Circle to Search, qui permet de rechercher n’importe quel élément visible à l’écran en le cerclant du doigt, est désormais disponible sur 15 modèles Galaxy et enregistre plus de 100 millions d’utilisations mensuelles selon Google. Le Live Translate en appel téléphonique, initialement limité à 13 langues sur le S24, supporte désormais 20 langues avec traduction bidirectionnelle temps réel. Le résumé intelligent de pages web, d’emails et de documents devient une fonction système intégrée au navigateur Samsung et à Samsung Notes.

Ben Wood, analyste en chef chez CCS Insight, observe que « Samsung joue un jeu de plateforme. En rendant Gemini omniprésent sur 800 millions d’appareils, ils créent une dépendance utilisateur qui rend le passage à un concurrent — Apple, Xiaomi, Huawei — plus coûteux. C’est la stratégie Windows de Microsoft appliquée à l’IA mobile ».

Le pacte Samsung-Google : une alliance à double tranchant

Le déploiement de Gemini sur 800 millions d’appareils Samsung fait de Samsung le plus grand distributeur mondial de Gemini — loin devant les propres Pixel de Google, dont les ventes annuelles restent inférieures à 40 millions d’unités. Pour Google, cette alliance est stratégique dans la compétition face à OpenAI (ChatGPT sur iPhone via le partenariat Apple) et face à des acteurs comme Baidu (Ernie Bot sur les smartphones chinois).

Mais l’alliance comporte des risques pour les deux parties. Pour Samsung, la dépendance à Gemini crée une vulnérabilité : si Google modifie ses conditions d’accès à l’API, augmente les prix ou dégrade les performances pour les appareils tiers, Samsung se retrouve sans alternative immédiate. Pour Google, confier Gemini à Samsung signifie perdre le contrôle de l’expérience utilisateur — un Samsung Galaxy qui fait tourner Gemini n’est pas un Pixel, et les optimisations software-hardware ne sont pas les mêmes.

Le cas d’Apple est instructif. Cupertino a choisi une stratégie hybride : Siri reste l’assistant par défaut, mais les utilisateurs peuvent invoquer des modèles tiers (Gemini, Claude, ChatGPT) via Apple Intelligence. Samsung, en revanche, a choisi l’intégration exclusive avec Gemini — un pari plus risqué mais potentiellement plus cohérent en termes d’expérience utilisateur.

Les chiffres du marché : l’IA mobile en 2026

L’annonce de Samsung s’inscrit dans un marché en pleine explosion. Selon IDC, 1,2 milliard de smartphones IA (définis comme des téléphones avec un NPU dédié et des fonctionnalités IA on-device) seront vendus en 2026, représentant 75 % des expéditions mondiales contre 45 % en 2025. Counterpoint Research estime que le marché mondial des appareils IA (smartphones, PC, tablettes, wearables) atteindra 2,3 milliards d’unités en 2026.

Samsung détient environ 19 % du marché mondial des smartphones en volume (données Canalys Q4 2025) et 36 % du marché des smartphones Android. Avec 800 millions d’appareils Gemini, Samsung ambitionne de capter une part disproportionnée de la valeur IA sur Android — et de rendre le basculement vers un concurrent significativement plus coûteux pour l’utilisateur.

Les limites du modèle : fragmentation et vie privée

Deux défis structurels méritent d’être soulignés. Le premier est la fragmentation de l’expérience IA. Sur un Galaxy S26 Ultra avec processeur Snapdragon 8 Elite et 12 Go de RAM, Gemini peut exécuter des tâches complexes en local. Sur un Galaxy A26 avec un Dimensity 6300 et 4 Go de RAM, les mêmes tâches doivent être déportées vers le cloud, avec une latence accrue et une dépendance à la connectivité. L’utilisateur percevra-t-il la différence comme un défaut de l’IA ou comme une limitation de son appareil ? La réponse déterminera si l’IA mobile devient un argument de vente ou une source de frustration.

Le second défi est la vie privée. Pour que Gemini soit contextuel et utile, il doit accéder aux emails, messages, photos, historique de navigation et données d’utilisation de l’appareil. Samsung affirme que les données sensibles sont traitées on-device via Gemini Nano et que seules les requêtes complexes transitent par le cloud. Mais la frontière entre traitement local et cloud est poreuse, et les régulateurs européens — notamment dans le cadre du DMA (Digital Markets Act) — surveillent attentivement la collecte de données par les assistants IA intégrés aux systèmes d’exploitation.

Ce que 800 millions d’appareils IA changent vraiment

Au-delà des chiffres, l’annonce de Samsung acte un changement de paradigme. L’IA mobile n’est plus un différenciateur premium — c’est une commodité de base, comme le Wi-Fi ou le GPS l’étaient il y a dix ans. La question n’est plus « votre téléphone a-t-il l’IA ? » mais « l’IA de votre téléphone est-elle suffisamment bonne pour que vous ne pensiez plus à elle ? ».

Samsung parie que la réponse à cette question passe par le volume : plus il y a d’appareils Gemini en circulation, plus Google dispose de données d’usage pour améliorer le modèle, plus l’expérience s’améliore, et plus le coût de basculement augmente. C’est un cercle vertueux — ou vicieux, selon le point de vue — qui pourrait redéfinir la compétition dans l’électronique grand public pour la décennie à venir.

Sources : Reuters (exclusif, janvier 2026), Samsung Newsroom (CES 2026), Android Headlines, 9to5Google, Computerworld, Sammy Fans, IDC — Smartphone Forecast Q1 2026, Counterpoint Research, Canalys Q4 2025.