C’est la plus grosse levée de fonds en amorçage jamais réalisée en Europe. AMI Labs (Advanced Machine Intelligence), la startup cofondée par Yann LeCun après son départ de Meta, a bouclé un tour de table de 1,03 milliard de dollars pour une valorisation pre-money de 3,5 milliards. Un montant qui reflète l’ambition du projet : construire une forme d’intelligence artificielle radicalement différente de celle qui domine aujourd’hui.
Contre le « tout langage »
Pour comprendre AMI Labs, il faut comprendre ce que Yann LeCun critique depuis des années. Le lauréat du prix Turing estime que les grands modèles de langage (LLM) comme GPT ou Claude sont dans une impasse fondamentale. Ils prédisent le mot suivant dans une séquence, mais ne comprennent pas le monde physique. Ils peuvent écrire un texte décrivant la chute d’un objet, mais n’ont aucune représentation interne de la gravité.
La solution proposée par LeCun s’appelle JEPA — Joint Embedding Predictive Architecture. Au lieu de prédire des tokens de texte, JEPA apprend à prédire des représentations abstraites du monde réel. L’idée est de créer des modèles qui comprennent les lois physiques, la causalité et les relations spatiales de la même manière qu’un être humain les perçoit intuitivement.
Un casting d’investisseurs éclectique
Le tour de table a été co-piloté par Cathay Innovation, Greycroft, Hiro Capital et HV Capital, avec la participation de Bezos Expeditions — le fonds personnel de Jeff Bezos. Parmi les investisseurs industriels figurent NVIDIA, Samsung, Toyota Ventures et le groupe Publicis. Du côté des personnalités, Tim Berners-Lee, Mark Cuban et Eric Schmidt ont également participé.
La diversité de ce casting est révélatrice. Les investisseurs viennent du hardware (NVIDIA, Samsung), de l’automobile (Toyota), de la publicité (Publicis) et du web (Berners-Lee). Tous parient que les world models auront des applications dans leurs secteurs respectifs — une hypothèse qui reste à valider.
Pas de produit avant longtemps
LeCun a été transparent sur le calendrier. La première année sera consacrée exclusivement à la recherche, sans aucun objectif de produit. Le CEO Alex LeBrun — ancien ingénieur Meta et fondateur de la startup de santé IA Nabla — a confirmé que les délais de développement se mesurent en années, pas en trimestres. Une approche qui contraste avec la frénésie du marché, où la pression pour monétiser rapidement pousse la plupart des startups à livrer des produits dans les mois suivant leur levée.
Le pari d’AMI Labs est risqué mais cohérent : si les LLM atteignent un plafond, les world models pourraient devenir la prochaine rupture. Et un milliard de dollars, c’est le prix pour avoir le temps de vérifier cette hypothèse.



