- ▸ À South Philadelphia, une salle pleine pour apprendre à dire non
- ▸ Ma conviction : refuser un outil, c'est encore savoir s'en servir
- ▸ Du Maine à des dizaines de bibliothèques : la contagion d'une frustration
- ▸ Le vrai sujet n'est pas l'IA, c'est le consentement
Charlie Bailey demande à sa salle de sortir son téléphone. Pas pour installer une application. Pour en désactiver plusieurs. Dans une bibliothèque de South Philadelphia, cet été 2026, des adultes viennent apprendre à éteindre une intelligence artificielle qu’on leur a livrée sans qu’ils l’aient commandée.
Ce qu’il faut retenir – Des bibliothécaires animent des ateliers « Avoiding AI » pour désactiver Apple Intelligence, Gemini et les fonctions activées par défaut sur les appareils grand public. – Le phénomène a surpris ses propres initiateurs : Hannah Cyrus, bibliothécaire dans le Maine, dit avoir été contactée par des dizaines de collègues du monde entier après un simple article de revue professionnelle. – L’enjeu dépasse le réglage : il s’agit de littératie numérique et du droit de refuser un outil dont le design est pensé pour qu’on ne dise jamais non.
À South Philadelphia, une salle pleine pour apprendre à dire non
« Everybody’s on their phone at my program ! » — tout le monde est sur son téléphone à mon atelier, plaisante Bailey, d’après TechCrunch qui a suivi une de ces séances le 25 juillet 2026. La blague dit tout : pour une fois, sortir son smartphone n’est pas le problème, c’est la solution. Pendant une heure, ce bibliothécaire déroule au vidéoprojecteur, plateforme par plateforme, appareil par appareil, la marche à suivre pour couper Apple Intelligence, Gemini et les assistants qui s’invitent dans nos messageries.
Il commence par un rappel : comment fonctionnent, concrètement, un agent conversationnel et les outils grand public qui en dérivent. Puis il passe aux réglages. C’est trivial techniquement. C’est presque banal. Et pourtant la salle est pleine.
Ce qui frappe, ce n’est pas la difficulté de la manœuvre. C’est qu’il faille désormais une salle, un projecteur et un professionnel de l’information pour retrouver un bouton « non ». Voilà le fait qui me pousse à écrire. Nous en sommes là.
Ma conviction : refuser un outil, c’est encore savoir s’en servir
Je crois que ces ateliers ne sont pas un repli. Ils sont l’inverse : une preuve de maîtrise.
On oppose souvent, un peu paresseusement, ceux qui « adoptent » l’IA et ceux qui la « rejettent », comme s’il s’agissait d’un camp du progrès et d’un camp de la nostalgie. Cette lecture est fausse. Bailey lui-même la démonte : « En tant que bibliothécaire, je pense qu’il faut voir cela comme un travail de littératie numérique, qui aide les gens à reprendre leur autonomie sur le fait d’utiliser, ou non, des outils d’IA », explique-t-il à TechCrunch. Autonomie. Le mot est juste. Il ne s’agit pas d’ignorer la technologie, mais de décider soi-même où elle entre dans sa vie — et où elle n’entre pas.
Du Maine à des dizaines de bibliothèques : la contagion d’une frustration
L’idée ne vient pas de Philadelphie. Elle vient d’une bibliothécaire du Maine, Hannah Cyrus, qui a conçu la première mouture de l’atelier avant d’en publier le principe dans un article de revue professionnelle. Bailey fait partie des dizaines de bibliothécaires, dispersés sur plusieurs continents, qui l’ont contactée après cette publication.
Cyrus mesure elle-même l’anomalie. « Ça ne m’était jamais arrivé sur aucun de mes projets », confie-t-elle au même média. Puis cette phrase, presque comique tant elle est parlante : « Personne ne m’a jamais écrit pour me demander : peux-tu m’envoyer tes diapositives d’Initiation à l’informatique ? »
Mesurons l’écart. Une formation « Intro to Computers » n’a jamais déclenché de demandes spontanées en dizaines de messages venus de l’étranger. Un atelier pour désactiver l’IA, si. Ce différentiel-là est une donnée en soi. Il ne dit pas qu’un logiciel est mauvais ; il dit qu’une frustration cherchait un lieu où s’organiser, et qu’elle l’a trouvé dans le dernier endroit qu’on aurait parié : la bibliothèque de quartier.
Cyrus le formule sans détour : « Ça fait du bien de voir combien de gens partagent ce sentiment. » Le succès n’est pas viral par hasard. Il est viral parce qu’il nomme quelque chose que beaucoup ressentaient sans savoir le dire.
Le vrai sujet n’est pas l’IA, c’est le consentement
Voilà où je situe le cœur du dossier. Le problème n’est pas que ces outils existent. C’est qu’ils s’activent sans qu’on les demande.
Cyrus décrit précisément l’origine de son atelier : « J’ai été inspirée par la frustration des gens face à des outils d’IA qu’on leur impose, ce sentiment que des outils qu’on n’a jamais réclamés sont soudain partout dans nos vies. » Les questions qu’elle recevait au comptoir n’étaient pas « comment utiliser » mais « comment arrêter » : « Comment j’éteins ce truc ? Pourquoi ça essaie d’écrire mes e-mails à ma place ? Pourquoi ça veut me résumer un e-mail d’une seule phrase que je lis très bien tout seul ? »
Cette dernière remarque devrait être punaisée dans chaque salle de réunion de la Silicon Valley. Résumer une phrase par une phrase. L’outil ne répond pas à un besoin ; il fabrique sa propre nécessité. Et Bailey pointe le mécanisme : c’est important « surtout quand il est si difficile de ne pas les utiliser, et quand le design semble forcer l’adoption ». Le design semble forcer. Le mot compte. On ne parle pas d’une option qu’on refuse d’un clic, mais d’une architecture d’interface qui rend le refus laborieux, dispersé, réservé à qui sait où chercher. D’où l’atelier. D’où le projecteur.
Sur ce terrain, la littératie numérique change de nature : elle n’apprend plus seulement à cliquer, elle réapprend à ne pas cliquer. Notre lecture : c’est une compétence civique, pas une lubie technophobe.
Oui, le luddisme guette. Non, ce n’en est pas.
L’objection est légitime, et je préfère l’affronter plutôt que la contourner. On peut soutenir que ces ateliers flattent une peur, qu’ils privent leur public d’outils réellement utiles — dictée, traduction, accessibilité — et qu’apprendre à « tout éteindre » revient à jeter le bébé numérique avec l’eau du bain marketing. L’argument n’est pas absurde. Une partie de ces fonctions rend de vrais services, en particulier aux personnes en situation de handicap.
Mais l’atelier ne prêche pas l’abstinence. Bailey ouvre par une explication du fonctionnement des chatbots avant tout réglage. On ne peut refuser en connaissance de cause qu’après avoir compris. La démarche n’interdit rien ; elle restitue un choix. La différence entre subir un défaut d’usine et décocher une case après réflexion, c’est exactement la frontière entre l’usager et le produit. Reprendre autonomie, disait Bailey, sur le fait d’utiliser ou non. Le « ou non » n’est pas un rejet. C’est la moitié manquante du consentement.
Un data center au bout du jardin : ce qui se joue au-delà du réglage
Réduire ce mouvement à des cases à décocher serait passer à côté de l’essentiel. Un participant, cité par TechCrunch, déplace la focale d’une phrase : « Vous vous donnez tout le mal du monde pour acheter une maison aujourd’hui, et deux ans plus tard, il peut y avoir un centre de données juste à côté. »
Cette inquiétude relie deux échelles qu’on croyait séparées. Le bouton dans le téléphone, et l’infrastructure physique qui alimente l’industrie — ses terrains, son eau, son électricité, son emprise sur des quartiers entiers. L’atelier « Avoiding AI » est le symptôme minuscule d’un rapport de force immense. Quand une poignée d’entreprises décide seule de ce qui s’active sur des centaines de millions d’appareils, la question cesse d’être technique. Elle devient politique. Qui décide ? Au nom de qui ? Avec quel droit de retrait ?
C’est pour cela qu’une salle de bibliothèque pour enfants — Bailey anime son atelier debout sur le tapis coloré prévu pour les tout-petits — devient un lieu de citoyenneté. La bibliothèque a toujours été l’institution du choix : on y prend le livre qu’on veut, on repose les autres. Elle applique aujourd’hui ce principe au logiciel. C’est cohérent. C’est même, à mes yeux, ce qu’elle a de plus précieux à offrir.
Reprendre le bouton, reprendre la décision
Revenons à Charlie Bailey, debout sur son tapis d’enfants, demandant à des adultes de sortir leur téléphone pour l’éteindre un peu. La scène est modeste. Elle est aussi le contraire d’un renoncement.
Je ne crois pas que ces ateliers arrêteront l’industrie. Je crois qu’ils changent la question. Non plus « comment adopter l’IA », mais « qui a le droit de décider si je l’adopte ». Tant que ce droit se réapprend dans une salle de bibliothèque un mercredi après-midi, il n’est pas perdu. Il attend qu’on s’en saisisse. À vous de dire si le sujet mérite le débat — il me semble, lui, qu’il l’exige.
FAQ
Ces ateliers sont-ils payants ?
Les sources disponibles à ce jour ne précisent pas de tarif. L’initiative est portée par des bibliothécaires dans le cadre de leurs établissements publics, comme à South Philadelphia, ce qui plaide pour une gratuité et un accès de proximité. Le coût exact reste non communiqué.
Quels outils apprend-on à désactiver ?
Selon TechCrunch, Charlie Bailey passe en revue les plateformes et appareils grand public les plus répandus, avec des instructions pas à pas au projecteur. Sont explicitement cités Apple Intelligence et Gemini, deux assistants activés par défaut sur de nombreux téléphones.
Cet article est une tribune et reflète l’opinion de son auteur.



