Les chiffres donnent le tournis. Au premier trimestre 2026, les investisseurs en capital-risque ont injecté 297 milliards de dollars dans 6 000 startups à travers le monde. C’est un record absolu, en hausse de plus de 150 % par rapport au trimestre précédent et à la même période un an plus tôt. Et 81 % de cette somme — soit 242 milliards — a été absorbée par un seul secteur : l’intelligence artificielle.

La concentration qui devrait inquiéter

Ce qui frappe dans ces chiffres, ce n’est pas tant leur ampleur que leur degré de concentration. Quatre levées de fonds représentent à elles seules 188 milliards de dollars, soit 65 % de l’investissement mondial du trimestre. OpenAI a levé 122 milliards, Anthropic 30 milliards, xAI 20 milliards et Waymo 16 milliards.

Autrement dit, quatre entreprises captent les deux tiers du capital-risque mondial. Le reste de l’écosystème — les 5 996 autres startups financées ce trimestre — se partage un tiers du gâteau. Cette hyper-concentration pose une question légitime : assistons-nous à un investissement rationnel dans des entreprises aux perspectives solides, ou à une course au gigantisme alimentée par la peur de rater le virage de l’IA ?

Les signaux contradictoires

D’un côté, les fondamentaux sont réels. OpenAI génère 2 milliards de dollars de revenus par mois. Les modèles de langage s’intègrent dans des applications de plus en plus concrètes. Les agents IA commencent à automatiser des workflows entiers. L’IA n’est plus une promesse — c’est un marché.

De l’autre, les valorisations atteignent des niveaux qui défient la gravité. Le Crunchbase Unicorn Board a gagné 900 milliards de dollars en un seul trimestre. Des entreprises qui n’ont pas encore prouvé leur rentabilité lèvent des dizaines de milliards. Et l’essentiel de l’investissement se concentre sur des laboratoires de recherche fondamentale dont le modèle économique reste incertain à long terme.

Le précédent qui hante

Ceux qui ont vécu la bulle Internet de 2000 ou la bulle crypto de 2021 reconnaîtront les symptômes : afflux massif de capitaux, concentration sur un nombre restreint d’acteurs, valorisations déconnectées des revenus, et un discours ambiant qui affirme que « cette fois, c’est différent ».

La différence, cette fois, c’est que l’IA produit effectivement de la valeur tangible. Les entreprises qui l’adoptent gagnent en productivité. Les développeurs créent des outils qui fonctionnent. Mais la valeur créée justifie-t-elle 297 milliards en 90 jours ? C’est une question à laquelle personne ne peut répondre avec certitude aujourd’hui.

Ce qui devrait nous préoccuper

Le vrai risque n’est pas que l’IA soit une bulle. C’est que la concentration extrême des investissements crée un oligopole de fait. Si quatre entreprises captent l’essentiel du capital, elles captent aussi l’essentiel des talents, des données et de la puissance de calcul. Et quand le capital se tarit — car il se tarira un jour —, seules ces entreprises auront les réserves pour survivre.

Le capital-risque est censé financer l’innovation et la diversité entrepreneuriale. Quand 65 % de ses flux se dirigent vers quatre entreprises, ce n’est plus du capital-risque. C’est un pari directionnel massif sur un petit nombre d’acteurs. Et dans l’histoire de la finance, ce type de pari a rarement profité à tout le monde.